Votre Syndicat

  • : FO MYRIAD - TATA STEEL MAUBEUGE (Louvroil,59) : partage, conseils et échange d'infos sur notre entreprise... Les solutions, les actions et les revendications... Vos délégués FO avec vous...
  • Partager ce blog
  • Retour à la page d'accueil

FO MYRIAD en images

TECTONIA : Article La Voix du Nord du 22/03/2009

Amertume, inquiétude et colère : être salarié d'une usine condamnée


En juillet, CBS Louvroil fermera définitivement ses portes. Des salariés racontent à « La Voix » leur rancoeur, les conséquences sur la vie familiale et leur façon d'appréhender l'avenir.

Depuis sa maison, rue Jules-Gallois à Louvroil, il peut apercevoir son usine. Il dit : «  Je suis là, tout près. Mon bâtiment, il est au pied de mon jardin. Ça me dérange pas, même si c'est bruyant. C'est quand même notre gagne pain. » Plus pour longtemps. Alain Juffard, 47 ans, travaille pour CBS depuis sa création, en 1992, à l'époque où l'entreprise s'appelait Tectonia. En novembre, il aurait fêté ses 17 ans de présence à l'usine, où il a commencé «  tout en bas » comme emballeur intérimaire et fini conducteur de ligne. Mais en novembre, CBS Louvroil n'existera plus.

Comme les cinquante-six autres salariés, Alain Juffard a pris un coup de massue sur la tête quand, le 12 mars, la fermeture a été confirmée lors d'un comité d'entreprise. «  J'ai été abattu. Surtout à mon âge, ça fait tout drôle. Je pensais terminer mes jours là. » Il se souvient de ses débuts, quand il avait l'impression de travailler dans une entreprise familiale. Puis les rachats, les grands groupes, le géant indien Tata Steel. Sa voix est moins empreinte de nostalgie que d'amertume quand il dit : « Dans le temps, les usines fermaient quand il y avait des pertes. Maintenant, on ne sait plus. Quand vous voyez Total qui fait 14 milliards de bénéfices et licencie 500 personnes. Au groupe, je leur en veux, parce qu'on n'a jamais demandé à être rachetés... On nous a dit "travailler plus pour gagner plus". On ne demandait pas mieux que de faire des heures... » Dans le temps, Alain Juffard a subi un autre licenciement. Vallourec, 1986 : «  C'est pareil, ils ont fait un plan social. On a fait grève, on a occupé l'usine. À l'époque, j'avais pris ça avec le sourire, y'avait du boulot. » Aujourd'hui, il ne sourit plus. Du tout : «  De toute façon, ça ferme, on peut rien faire à notre niveau. Le tout c'est de partir avec une bonne enveloppe. Et la tête haute. »


Ses dix-sept dernières années, Thierry Bouchez les a lui aussi passées chez CBS. Délégué Force ouvrière, il n'a pas non plus vu venir la condamnation de son usine : «  On savait que les commandes baissaient, mais on se disait que nos concurrents aussi. Surtout, on fait partie d'un grand groupe. On se disait : "On va être soutenus". Je pensais qu'ils allaient attendre que la crise passe.

 » Marié, trois enfants, T. Bouchez ne cède pas au désespoir : «  Ma femme, ça la tracasse pas trop. On a commencé tout en bas, on vivait avec 3 500 francs. Maintenant, manger son pain noir après avoir mangé son pain blanc, c'est sûr que c'est pas évident. » Dans l'immédiat, il appréhende surtout ce sinistre jour où il devra définitivement « raccrocher » : «  Le plus dégoûtant, c'est quand on va déposer le casque et les chaussures de sécurité pour la dernière fois. Après toutes ces années, ça va être chaud. » Comme beaucoup de ses collègues, Éric Beth, agent de maîtrise de 46 ans, a appris la fermeture de CBS en lisant La Voix du Nord.

Il y est entré du temps de la Fabrique de fer, il y a 26 ans, et a pu après toutes ces années s'acheter une maison à Rousies, où il vit avec sa femme et ses deux enfants de 9 et 16 ans. «  C'est notre investissement principal. C'est pas le grand luxe, mais c'est quand même notre maison.

 » Ce mercredi-là, dans sa cuisine, il boit le café avec Chérif Bouzidi et Thomas Piette. Des collègues, des amis, peut-être plus : «  Ils font partie de la famille. On vit les deux tiers du temps ensemble, ça crée de forts liens. Je les vois plus souvent que ma femme.

 » Éric Beth a une drôle d'expression, il dit : «  J'ai été dressé, si l'on peut dire, par des patrons qui étaient paternalistes. Des gens qu'hésitaient pas à se mouiller quand ça allait mal. » Alors la décision de fermer l'usine ne passe pas, lui laisse un sentiment d'«  amertume » et, s'il ne dit pas le mot, d'injustice : «  On est une équipe. Y'a des gens qui se sont investis, se sont défoncés, qui ont fait des heures. Une commande urgente ? On restait. Et derrière on te dit : "T'as bien joué, mais t'as perdu". J'ai travaillé, je me suis battu et au final, c'est quoi ? Alors on a ce putain de sentiment où on se dit : "Merde, y a quand même un problème". » Il sait que des reclassements sont possibles à deux heures de là, à Chauny, en Picardie. Éric Beth, qui n'imagine pas retrouver un boulot dans le secteur, ne dirait pas non, ne serait-ce que «  par orgueil » : «  Je me vois mal dire à mes enfants : "J'ai plus de travail". Mais à 45 ans, avec un niveau d'étude très moyen car j'ai été élevé au lait de l'usine... » Il attend de connaître les conditions, n'acceptera pas n'importe quoi, espère que les syndicats se battront. Mais le climat familial commence à peser. «  Ma femme a peur que je perde mon emploi, même mes enfants. Ma grande m'a dit l'autre jour : "Je préfère que tu te conduises comme un mouton, que tu prennes la place, que tu te taises". Je lui ai demandé si elle préférait que son père soit un lâche. Elle m'a dit oui. Notre plus grande crainte c'est de décevoir nos enfants. » Chérif Bouzidi acquiesce : «  Mon fils de 12 ans m'a dit : "Alors, on va devenir pauvres ?" ».

En attendant, sauf jours de chômage partiel, ils prennent chaque matin le chemin de l'usine. À les entendre, sans traîner les pieds : «  J'ai aucun mal à aller au travail, assure Éric Beth. Travailler, c'est les trois quarts de ma vie. Je me vois mal rester dans mon canapé.  » « Vous savez, faut pas croire : au boulot, on rigole encore, ajoute C. Bouzidi. On rigole pour pas en pleurer. » •


 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés